Il y a vingt ans, pour la création de ce spectacle, je n’aurais jamais imaginé que le monde s’assombrirait au point de ressembler à la description que me faisait Michel Agnelet de ses treize ans, en 1940.
« Attention, me disait Michel, la Bête n’est pas morte. Les enfants doivent s’inscrire à la bibliothèque, lire, ils doivent apprendre à apprendre. »
Il avait raison.
Les puissants d’aujourd’hui sont « la Bête » : ils effacent l’Histoire pour la réécrire à leur avantage. L’homme le plus puissant de la planète se permet, à plusieurs reprises, de faire un signe nazi devant des millions de téléspectateurs et il n’est pas enfermé.
Une question me hante : qu’aurait fait Michel en voyant cette image ? Qu’auraient fait Lucie Aubrac, son mari Pierre, Stéphane Hessel ? Ces gens que j’ai eu l’honneur de rencontrer à la création de ce spectacle et qui n’avaient de cesse de garder les consciences en éveil, de pousser la jeunesse à l’indignation… Qu’auraient-ils fait en voyant Elon Musk se prendre pour Hitler ? En voyant des hommes et des femmes politiques, en France, soutenir Trump, être élogieux envers Pétain ? Qu’auraient-ils fait ?
Ils ne sont plus là.
Plus de témoins.
Plus personne pour rappeler que les camps de la mort ont existé.
Plus personne pour nous protéger d’un passé qui bégaye.
Pour nous, artistes de la compagnie La Naïve, le constat est rude. À quoi ont servi tous ces spectacles — L’Histoire de Clara, Poilu Show, L’Appel, Monsieur Agop, La Lionne et tous les autres — à quoi ont-ils servi si tous ces milliers d’enfants qui les ont vus votent aujourd’hui pour le RN ?
Nous recréons Un Autre 11 novembre avec une distribution nouvelle. Le but, cette fois, n’est pas de décrire une époque passée et de rendre hommage à nos glorieux·ses héro·ïne·s, mais bien de décrire notre époque, de la comparer au passé et de redonner aux idées humanistes de liberté, d’égalité et d’adelphité un espace d’expression sur notre plateau de théâtre.
Créé en 2006, ce spectacle raconte l’histoire de six lycéens dont la vie bascule le 11 novembre 1940 en découvrant un tract leur demandant de désobéir aux autorités et d’aller fleurir la tombe du Soldat inconnu. Alternant entre des actes de résistance aussi insouciants que drôles et les véritables lettres écrites par Lucien Legros, Marguerite Bervoets et Henry Fertet juste avant d’être fusillés, la dramaturgie emporte les spectateurs dans un tourbillon d’émotions.
Si cette pièce est une fiction, la manifestation des lycéens à Paris, le 11 novembre 1940, est bien réelle. Ce jour-là, sur les 5 000 jeunes Parisiens présents sur les Champs-Élysées ayant répondu à l’appel du « Collectif des étudiants de Paris », 699 seront arrêtés par la police française et l’armée allemande. Toutes et tous élèves de différents lycées de Paris.
L’un de ces élèves s’appelait Michel Agnelet. Le jour de la manifestation, il venait d’avoir treize ans. Il était élève de troisième au lycée Buffon. Son professeur de français s’appelait Raymond Burgard et son ami Lucien Legros.
Entre 2006 et son décès en 2012, Michel a assisté aux 200 représentations de la pièce. Ensemble nous avons rencontré tous les collégiens et lycéens qui sont venus rire et pleurer dans les théâtres. Il leur a raconté « sa » Résistance : comment, le 11 novembre 1940, lui, enfant de treize ans, était devenu résistant ; ses « attentats », ses amis fusillés, ses cauchemars, mais surtout son incroyable espoir et son infatigable joie de vivre.
Jean-Charles RAYMOND